Pas si simple, c‘est le titre d’une super BD sur la coopération qu’on a dans notre bibliothèque du Pain des Cairns. Cela pourrait être aussi un des qualificatifs de ce que l’on construit tous les jours et qui fait la spécificité de notre boulangerie : la gouvernance partagée. Parce que partager le pouvoir, ce n’est pas si simple !

Une petite pierre tous les jours
La gouvernance partagée se construit à chaque instant. Au Pain des Cairns, c’est notre volonté la plus présente : faire grandir, rendre toujours plus abouti notre chemin de coopération et de vivre ensemble. On vient toustes au fournil parce qu’on adore faire du pain. On vient toustes au fournil parce qu’on veut vivre la gouvernance. Voilà les deux choses qui nous animent. Évident ? Oui ! Simple ? Vous l’avez compris : pas tant. Pourquoi ? Parce que dans le monde des humains, les freins inter et intra personnels brouillent les pistes et se jouent de notre enthousiasme. En dehors du fournil, quels espaces nous offrons-nous pour vivre la coopération ?
- Réunions éclairs du « tableau blanc » en début d’après-midi (15 minutes max, une efficacité redoutable)
- Réunions trimestrielles pour lesquelles nous fermons la boulangerie (une longue journée de remue-méninges, efficace aussi)
- Travaux en rôle ou en cercle (toutes les semaines, notre quotidien !)
Au sein de ces espaces, nous posons chaque jour une petite pierre. Avec nos maladresses, nos peurs parfois, nos humeurs changeantes. Notre manque d’expertise aussi. Mais cette petite pierre est posée avec l’idée que rien n’est acquis, que tout est à faire évoluer sans cesse. Il n’y a pas de tabou du genre « ça a été créé comme cela il y a 8 ans, on ne change rien ». Au contraire : on s’empare d’un héritage dont nous avons toustes conscience et on le remodèle à la sauce 2026. Depuis que le Pain des Cairns est passé en SCOP en 2018 et a entamé des démarches pour fonctionner en gouvernance partagée (deux choses différentes, voir l’article Késascop), nous construisons des outils qui offrent un cadre enveloppant et libérant à la fois. Quels sont ces outils qui aident à la gouvernance partagée et au dialogue dans notre boulangerie ?
La souveraineté
Premier outil : le travail en rôle et en cercles. Chaque rôle, qu’il soit gestion sociale, administratif, stocks, communication, finance, informatique ou planning (pour ne citer que quelques uns de nos rôles) est souverain dans son action. Le postulat veut donc que l’équipe lui fasse confiance et lui donne totale autonomie dans le cadre de ses heures dédiées. Qui dit souverain, dit responsabilité. Ce système entraine donc une posture du groupe et de l’individu qui nous sécurise dans la gouvernance : je sais que le groupe me fait confiance, alors je tente de faire au mieux dans mon rôle pour le bien du groupe. Certaines situations peuvent impliquer qu’un rôle demande de l’aide, des heures supplémentaires ou la création d’un cercle. Tout cela se discute avec le rôle Premier Lien (une sorte de maillon huileux entre toustes qui a une vision d’ensemble et une posture de soutien) ou au tableau blanc. La création d’un cercle correspond donc à une demande ponctuelle. Les membres d’un cercle s’allient sur la base du volontariat et cela aussi est source de travail serein : nous travaillons ensemble parce que nous avons envie et que nous sommes motivé·es par le sujet porté. En ce moment, plusieurs cercles sont en action :
Cercle travaux farinière et étage (un nouveau labo et une nouvelle salle de repos en cours !)
Cercle ergonomie (luttons contre les tendinites et les maux de dos !)
Cercle « vision stratégique » (que voulons-nous pour le Pain des Cairns à moyen terme ?)
Cercle « restauratif » (savoir gérer les conflits peut vraiment servir…)
Régulièrement, les cercles tiennent le reste de l’équipe au courant de leurs avancées. Parce que travailler en rôle autonome ou en cercle implique beaucoup de transparence.
Écoute du centre
L’écoute du centre est une autre posture ultra importante dans nos façons d’être et de faire. Chacun·e sait qu’iel travaille pour le groupe, avec ses tripes mais pour le groupe. Notre SCOP n’a pas de patrons, elle nous appartient. Nos valeurs peuvent être différentes, nos façons de vivre pas forcément les mêmes. Mais au sein du fournil nous nous rejoignons sur une raison d’être, une valeur principale : nous faisons ensemble un projet qui est à l’image de toustes. Cette posture permet de lâcher prise sur des détails d’organisation, d’accorder nos envies, de vivre le consentement libérateur plutôt que le consensus frustrant. Quand une proposition est faite lors d’une réunion, qu’une objection est amenée (un cadeau !), que l’on travaille ensemble à un résultat qui soit acceptable pour toustes, nous vivons l’écoute du centre. Cela ne veut pas dire que nous nivelons nos caractères, nos compétences ou nos désirs. Cela veut dire qu’elles sont mises au service d’un projet de groupe. Beau, mais pas simple non plus !
Se voir
Voilà le plus gros problème des derniers temps pour vivre pleinement notre gouvernance partagée. Et donc un outil indispensable : se voir !
Les journées de production ne laissent pas la place à des réunions suffisamment longues. Alors depuis un an, nous avons dû mettre en place un calendrier de réunions du soir. Une fois par mois, nous nous réunissons de 18h30 à 20h pour traiter de sujets qui ne peuvent être survolés. Cela peut être la présentation d’un SIG (solde intermédiaire de gestion) par le rôle finance. Cela peut être une réflexion lancée sur les primes ou encore sur le droit d’objection durant les réunions (qui pour l’instant ne concerne que celleux qui ont fait une formation à la gouvernance). Cela peut être une discussion concernant l’engagement de prendre un nouvel apprenti à la rentrée prochaine. Les sujets ne manquent jamais ! Mais ce n’est pas simple de se motiver à rester tard après une journée au fournil ou revenir sur une soirée. Et en même temps, à chaque fois nous en sortons heureux·ses de voir le chantier avancer. Le besoin de se voir plus, c’est ce qui a aussi motivé l’idée de partir en séminaire cet automne. Alors les 30 et 31 octobre, nous avons fermé la boulangerie et nous nous sommes téléporté·es (certain·es à vélo, d’autres en covoiturage) dans le Vercors, à Rencurel.
La colo


Rencurel au cœur de l’automne, un lieu magnifique qui nous a aidés à être dans une ambiance de cohésion durant ces deux jours de « colo ». Au gîte des Rimets, nous avons pu vivre pleinement ensemble. Et aborder des sujets importants qui sont dans les tiroirs depuis longtemps. Premier sujet : quelle croissance voulons-nous pour notre boulangerie ? Quel avenir envisageons-nous pour notre équipe ? Ce dernier sujet était porté par Ambre et Étienne.
Il a permis, sous la forme de world café, de faire émerger des idées par dizaines et de les approfondir (ou non). Le world café est une méthode d’animation de groupe qui ressemble à une conversation de café et favorise le partage d’idées. Chaque sous-groupe note ses idées sur un panneau puis se déplace vers un autre lieu où il complète le panneau entamé par le groupe précédent. Au final, chaque panneau est complété par plusieurs sous-groupes qui ont fait émerger des idées nouvelles aux idées premières. Un deuxième temps était dédié aux freins, aux warnings que nous pouvions déceler dans les incroyables idées de développement du Pain des Cairns.
Nous ne dévoilerons rien de ces idées, comme celle d’un nouveau labo, du développement d’une gamme de snacking ou viennoiserie, d’une orientation plus vers la réinsertion, ou que sais-je. Certaines idées sortiront un jour officiellement, peut-être. Mais en fait, le but de ce world café était de sentir, de se connaître, de s’exprimer autour d’un sujet que l’on n’arrive pas à maitriser depuis longtemps : se développer ou non, répondre à la demande ou freiner, s’agrandir, essaimer ou au contraire rester dans notre équilibre actuel. Ensemble, on a rêvé, on a réfléchi, on s’est écouté et étonné mutuellement. Et cela a une valeur en soi !
Les feedbacks
Deuxième sujet : notre capacité à nous faire des retours, à gérer des situations de tension. Depuis longtemps, nous sentons que pour avancer dans la gouvernance partagée, nous avons besoin de faire un vrai petit pas en avant. Nous débloquer par rapport à l’action de nous faire des retours. Feedbacks de valorisation, feedbacks d’amélioration : pour la plupart d’entre nous, ce n’est ni facile d’en faire ni facile d’en recevoir. Et pourtant, cela nous semble essentiel pour avancer en confiance ensemble. Essentiel aussi pour éviter des situations de conflit comme le Pain des Cairns a pu le vivre des années auparavant.
Que nous manque-t-il aujourd’hui ? Un lieu confidentiel, une habitude aux feedbacks, une réflexion collective sur les oppressions et les privilèges, un rôle partagé qui soit une oreille attentive et un·e garant·e des process restauratifs définis ensemble.
Pour aborder ce sujet nous avons fait appel à l’Université du Nous. L’UDN a travaillé en interne durant un an et demi sur le sujet de la gestion de conflit. Leur objectif était double : créer un processus de gestion de conflit pour leur équipe et se poser des questions essentielles touchant aux valeurs du collectif (notamment autour des notions de discrimination et de harcèlement). Ils ont été accompagnés par l’EGAE pour les aspects juridiques mais surtout par la canadienne Connor Spencer (de la Students for Consent Culture) sur le processus et la mise en place d’un protocole. Lors du séminaire, c’est cette expérience qui nous a été partagée avec la venue de Louise et Coline. Durant une journée, elles nous ont coaché·es sur ce terrain très riche. L’idée, sans objectif stressant, était d’apprendre à nous connaître personnellement et collectivement face au conflit et aux feedbacks, cerner les manques dans notre organisation et faire des petits pas ensemble vers plus de fluidité à cet endroit. L’image donnée au départ pourrait être celle-ci : « nous avons un jardin déjà bien cultivé, comment le faire fructifier en partant de ce que nous avons déjà ? ». Car nous avons déjà beaucoup de choses sur lesquelles nous appuyer au Pain des Cairns ! A commencer par un cadre de sécurité écrit et présent. Mais aussi des espaces de paroles, des décisions qui se prennent en horizontalité, ce fameux travail en rôle et en cercles, et enfin des processus existants et très ancrés d’inclusion et de transmission.

En nous mettant dans de nombreuses situations concrètes, elles nous ont fait goûter ce que c’est que faire un retour et le recevoir. La posture d’émission et celle de réception ne s’improvisent pas.
Traverser le conflit, c’est aller sur la colline de l’autre avant tout.
Cela demande du courage et de la confiance.
Ensemble, nous nous sommes entrainés à cela. Ensemble nous avons découvert nos fragilités, nos peurs, nos envies, et nous avons pu les partager. Nous revenons de cette formation avec beaucoup de gratitude les un·es envers les autres car toustes nous avons donné et reçu énormément. Nous n’avons pas de conflit à gérer en ce moment, mais nous avons conscience que notre équilibre se travaille. Savoir faire un feedback, savoir le recevoir sont des étapes indispensables en prévention de conflit. Une vraie grosse pierre à notre gouvernance partagée !
Nous, on y croit !
En fin d’après-midi, nous sommes montés dans la forêt en petits groupes au-dessus du gîte. Nous avons joué comme des enfants dans une clairière lumineuse. Puis nous avons trouvé des buches que nous avons mises en cercle pour nous poser une dernière fois avant de redescendre dans la vallée. En cet instant, personne n’avait envie de partir (peut-être les jeunes parents ?). Nous étions plein·es d’énergie et vidé·es à la fois pour certain·es. Alors avant que l’humidité ne nous rattrape, nous avons pu faire le point sur ces deux jours de gouvernance.
Ne pas avoir de patron, c’est une chose.
Le vivre de l’intérieur avec l’envie d’horizontalité, c’est autre chose.
Notre super apprenti Thomas, qui fait le grand écart entre l’ambiance à l’IMT et celle au Pain des Cairns, nous a alors dit que certains de ses profs l’avaient chambré sur le fait qu’il allait passer deux jours dans les bois à faire des cercles de paroles entre babos. C’est l’image que l’on a dans certains milieux ? Soit. On s’en fiche bien. Ce que l’on sait, c’est que l’on fait tourner une boulangerie et que l’on prend soin de nous en même temps. Bref, la gouvernance partagée, ça marche et ça nous fait du bien. C’est l’essentiel non ? Et c’est plutôt simple !
